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Le 14 décembre 2025, un e-mail automatique est arrivé dans la boîte de réception de millions de propriétaires de Roomba. Il assurait que l’application fonctionnait toujours, que le service client était opérationnel, que les garanties restaient valides. Une routine rassurante pour dissimuler un séisme. Ce matin-là, iRobot, la société qui a mis un robot dans des dizaines de millions de salons, a déposé le bilan. Son action a dégringolé de 72% en une séance. Le symbole était écrasant, définitif. L’entreprise qui avait enseigné au monde à vivre avec des machines domestiques autonomes n’était plus autonome elle-même.
Pour comprendre la portée de cet effondrement, il faut revenir à un homme : Colin Angle. En 1990, avec deux collègues du MIT, Rodney Brooks et Helen Greiner, il fonde iRobot. Leur vision est née dans les labos de robotique, loin des tapis. Ils conçoivent des robots pour la NASA, pour déminer des champs de bataille. Des machines pour des environnêmes extrêmes. L’idée de faire un aspirateur est presque une blague, un projet secondaire. Pourtant, le septembre 2002, le premier Roomba débarque dans les magasins. C’est un disque beige et vert, bruyant, parfois idiot, mais profondément magique. Pour la première fois, une intelligence artificielle mobile, bien que rudimentaire, entrait dans une maison non comme un outil, mais comme un agent. On ne le programmait pas, on appuyait sur un bouton et il partait. Il butait contre les pieds de table, avalait un lacet, se perdait. Mais il nettoyait.
Angle, PDG pendant plus de trois décennies, n’était pas juste un manager. C’était un évangéliste. Il parlait du Roomba non comme un appareil électroménager, mais comme le premier pas vers un écosystème domestique robotisé. Il voyait un futur où les machines comprendraient le contexte de la maison. Il a humanisé la technologie par la frustration même qu’elle causait. Les propriétaires donnaient des noms à leurs Roomba, se plaignaient de leur entêtement, les libéraient lorsqu’ils se coinçaient sous le canapé. C’était une relation. Une imperfection calculée qui a construit une empire.
Nous avons toujours cru que le succès ne se mesurerait pas aux mètres carrés nettoyés, mais à la confiance établie. Quand les gens ont cessé de surveiller le robot, quand ils sont partis travailler en le laissant faire son travail, c’est là que nous avons gagné.
Cette citation, attribuée à un ingénieur de la première heure ayant requis l’anonymat, résume la philosophie fondatrice. iRobot ne vendait pas de la propreté, elle vendait de la délégation. Une forme primitive de confiance numérique.
L’introduction en bourse en 2005 a officialisé le rêve. L’action a grimpé, culminant à plus de 125 dollars. Le Roomba est devenu un nom générique, comme le Frigidaire. L’entreprise a diversifié : robots laveurs de sols, tondeuses, robots de téléprésence. Mais le cœur restait l’aspiration. Et c’est là que le vertige a commencé. La concurrence, d’abord timide, est devenue vorace. Des marques chinoises comme Roborock et Ecovacs, et sud-coréennes comme Samsung, ont bombardé le marché. Elles offraient des cartographies au laser (LIDAR), des vide-remplissages automatiques, une intelligence de navigation supérieure. iRobot, gardienne d’une technologie à caméra et capteurs tactiles (iAdapt), semblait soudain lente, conservatrice. Elle défendait sa « vision robotique » comme plus fiable, plus proche de l’humain. Le marché en a décidé autrement.
La maison intelligente évoluait, elle aussi. Elle n’était plus une collection d’appareils isolés, mais un système intégré. Les assistants vocaux d’Amazon et de Google devenaient les centres de commande. iRobot a tenté de s’adapter, intégrant l’assistant Alexa. Mais c’était une collaboration, pas une domination. Le véritable choc est survenu en août 2022, lorsque Amazon a annoncé son intention d’acquérir iRobot pour 1,7 milliard de dollars. Pour Angle, c’était peut-être une bouée de sauvetage, un moyen d’intégrer profondément le Roomba dans l’écosystème Alexa. Pour les régulateurs, surtout en Europe, c’était une menace pour la concurrence. Ils ont vu le risque qu’Amazon favorise iRobot sur sa marketplace, étouffant les rivaux. Après un an et demi d’examen, l’accord a capoté en juillet 2024. Amazon a payé une indemnité de rupture de 94 millions de dollars – une aumône par rapport à la valorisation initiale, et insuffisante pour arrêter l’hémorragie.
L’échec de l’acquisition par Amazon a été le point de non-retour. C’était plus qu’un échec commercial ; c’était le signe que le monde réglementaire ne comprenait plus la bataille stratégique qui se jouait. Nous nous battions pour le futur du foyer américain, et on nous a traités comme un problème de concurrence local.
Cette analyse, formulée par un ancien cadre dirigeant d’iRobot contacté pour cet article, pointe l’amertume qui a suivi. L’entreprise, financièrement affaiblie, s’est retrouvée seule face à des géants mieux capitalisés.
L’avertissement est venu en septembre 2025. Dans un dépôt à la SEC, iRobot a signalé un « doute substantiel » sur sa capacité à poursuivre ses activités. Les ventes chutaient, les pertes s’accumulaient. Le marché l’a entendu. La descente vers le dépôt de bilan du chapitre 11, trois mois plus tard, était devenue une trajectoire inéluctable. La procédure, dite « prépackagée », était rapide, clinique. Elle masquait mal la tragédie : un pionnier était tombé, et son acquéreur n’était ni un géant technologique américain, ni un fonds d’investissement. C’était son principal créancier et fabricant contractuel : Shenzhen PICEA Robotics Co., une entreprise chinoise.
L'histoire d'iRobot n'est pas seulement celle d'une innovation dévorée par la concurrence, c'est aussi celle d'une entreprise américaine étranglée par des politiques économiques contradictoires. Si la concurrence asiatique, proposant des produits souvent moins chers et plus avancés technologiquement, a grignoté les parts de marché d'iRobot, les décisions politiques ont porté un coup fatal. En 2025, les tarifs douaniers imposés par l'administration Trump ont coûté à iRobot la somme astronomique de 23 millions de dollars. Une ironie cruelle, puisque la plupart de leurs produits étaient fabriqués au Vietnam, mais soumis à un tarif punitif de 46 % en raison de la complexité des chaînes d'approvisionnement mondiales.
Cette charge financière, loin d'être anecdotique, a érodé des marges déjà faibles, empêchant iRobot d'investir massivement dans la recherche et le développement pour rattraper ses rivaux. Elle a transformé une entreprise en difficulté en une entreprise en chute libre. Les revenus de 681 millions de dollars en 2024, soit une baisse de 24 % par rapport à 2023, témoignent de cette spirale descendante. Les dettes, s'élevant à des centaines de millions, devenaient insoutenables.
Au milieu de cette tempête, l'offre d'acquisition d'Amazon pour 1,4 milliard de dollars, annoncée en août 2022 et annulée début 2024, représentait la dernière bouée de sauvetage. Pour Colin Angle, le co-fondateur et PDG, c'était l'occasion de s'adosser à un géant, d'infuser la puissance d'Amazon dans les veines d'iRobot, d'accéder à des ressources massives et de consolider sa position dans l'écosystème de la maison intelligente. Mais cette vision s'est heurtée à la réalité de la régulation antitrust, en particulier en Europe et aux États-Unis, sous la direction de Lina Khan de la FTC.
La principale préoccupation concernant la fusion était qu'Amazon puisse favoriser indûment les produits iRobot sur sa place de marché.
C'est ce qu'a déclaré Joseph Coniglio, directeur de l'antitrust et de l'innovation à l'Information Technology and Innovation Foundation, cité par le LA Times du 15 décembre 2025. Les régulateurs craignaient qu'Amazon n'utilise sa position dominante pour marginaliser les concurrents d'iRobot, faussant ainsi le marché. Une position idéologique, diront certains, qui a sacrifié un fleuron de l'innovation américaine sur l'autel de la concurrence théorique. Le fiasco de cette acquisition a laissé iRobot exsangue, avec une indemnité de rupture de 94 millions de dollars qui n'a fait que retarder l'inévitable. Le LA Times a affirmé sans ambages le 15 décembre 2025 : « iRobot ne s'est jamais remise de [l'échec Amazon] ».
Le 14 décembre 2025, le dépôt de bilan sous le chapitre 11 fut une formalité, la procédure « prépackagée » une tentative de minimiser le chaos. L'acquéreur n'était pas un fonds d'investissement américain cherchant à redresser l'entreprise, mais Shenzhen PICEA Robotics Co., Ltd. (également connue sous le nom de Santrum Hong Kong Co., Limited), le fabricant chinois qui produisait déjà les Roombas pour iRobot. Ironie du sort, le principal créancier garanti est devenu le nouveau propriétaire, annulant les dettes et remboursant les autres créanciers. Le processus devrait être achevé en février 2026, marquant la fin de l'indépendance américaine pour le pionnier des robots domestiques.
Cette acquisition soulève des questions fondamentales sur l'avenir de la marque et la souveraineté technologique. Qu'adviendra-t-il de l'innovation sous une direction chinoise ? Les priorités de R&D s'aligneront-elles sur les besoins du marché américain ou sur ceux de Picea ? Et surtout, qu'en est-il des données des utilisateurs ? Le Roomba, au fil des ans, a cartographié des millions de foyers, collectant des informations sensibles sur l'agencement des maisons, les habitudes de vie, et potentiellement bien plus. La perspective que ces données tombent sous le contrôle d'une entreprise chinoise, même si elle est présentée comme un simple fabricant, suscite des inquiétudes légitimes en matière de confidentialité et de sécurité nationale.
Durant le processus du chapitre 11, iRobot continuera de fonctionner normalement sans interruption anticipée de la fonctionnalité de son application, de ses programmes clients, de ses partenaires mondiaux, de ses relations avec la chaîne d'approvisionnement ou de son support produit continu.
C'est ce qu'a déclaré iRobot dans un communiqué de presse du 14 décembre 2025, publié par PR Newswire. Mais ces assurances, si elles visent à rassurer les utilisateurs sur la continuité des services (et à éviter l'effet "bricking" où les appareils deviendraient inutilisables sans mises à jour logicielles), ne dissipent pas les doutes sur l'avenir stratégique. Les actionnaires ordinaires, eux, perdront tout : leurs actions seront annulées sans aucune récupération. C'est une perte totale pour ceux qui ont cru au rêve d'iRobot.
La chute d'iRobot est un cas d'étude complexe. Est-ce la faute d'une gestion trop conservatrice, d'une innovation trop lente face à des concurrents agiles ? Ou est-ce le résultat inévitable d'une guerre économique mondiale, où les champions nationaux sont sacrifiés sur l'autel des politiques commerciales et réglementaires ? Pour Colin Angle, la réponse est claire : c'est un échec américain. Un échec à protéger ses propres innovations, à soutenir ses startups face à des géants étrangers. La délocalisation de la fabrication, même vers le Vietnam, n'a pas suffi à échapper aux tarifs douaniers, qui ont "clobbered" l'entreprise, selon le LA Times du 15 décembre 2025.
Dans ce contexte, la vente à Picea Robotics est une illustration de la vulnérabilité des pionniers technologiques américains. L'entreprise qui a jadis symbolisé l'ingéniosité du MIT et la promesse d'un foyer robotisé est désormais une entité privée, sous contrôle étranger. Le rêve de Colin Angle d'un leadership américain en robotique semble s'être évanoui avec le dernier aspirateur Roomba sorti des chaînes de montage de son entreprise indépendante. La transaction est présentée par iRobot comme un moyen de « stimuler la croissance à long terme » par la restructuration, mais pour beaucoup, elle sonne le glas d'une ère.
La disparition d'iRobot en tant qu'entité américaine indépendante n'est pas un simple fait divers financier. C'est un événement symptomatique, un point d'inflexion dans la narration de l'innovation technologique américaine. Pendant des décennies, le récit a été celui de startups audacieuses, nées dans des garages ou des labos universitaires, qui grandissaient pour dominer le monde. iRobot, enfant du MIT, en était l'archétype parfait. Sa chute sous le poids de la concurrence asiatique et des politiques commerciales contradictoires raconte une histoire différente : celle de la fragilité de ce modèle face à une mondialisation hyper-compétitive et à des États-nations qui soutiennent agressivement leurs champions nationaux. La robotique domestique, ce marché qu'iRobot a littéralement inventé en 2002, est désormais un champ de bataille où les capitaux, l'agilité manufacturière et les stratégies de prix dictées depuis l'Asie font la loi.
Nous assistons à la fin d'une ère où l'Occident pouvait s'appuyer sur son avance en matière d'idées pour maintenir une domination industrielle. iRobot avait les idées, mais elle a perdu la bataille de l'exécution à grande échelle et du coût. C'est un avertissement pour tout le secteur de la technologie physique.
Cette analyse, formulée par un consultant en stratégie industrielle ayant requis l'anonymat, résume l'enjeu. Le Roomba n'était pas qu'un aspirateur ; c'était un ambassadeur de l'IA dans la vie quotidienne. Sa relégation au statut de marque sous contrôle étranger symbolise un transfert de souveraineté technologique. Les prochains robots qui apprendront nos habitudes domestiques, qui cartographieront nos intérieurs, seront très probablement conçus avec des priorités et des cadres réglementaires différents. L'impact culturel est profond : la confiance placée dans une marque emblématique, presque familiale, se heurte désormais aux réalités géopolitiques.
Il serait cependant malhonnête de rejeter toute la responsabilité sur des forces extérieures. Une lecture critique de l'histoire d'iRobot révèle des failles stratégiques internes. L'entreprise est restée trop longtemps accrochée à sa technologie propriétaire iAdapt, basée sur des capteurs tactiles et une caméra, alors que la concurrence adoptait massivement le Lidar, plus précis et fiable. Elle a laissé la marque Roomba devenir synonyme de l'entreprise entière, créant une vulnérabilité monolithique. Les tentatives de diversification – le robot laveur de sols Scooba, le robot de téléprésence Ava – ont connu un succès mitigé ou ont été abandonnées, faute d'un engagement marketing et technologique suffisant.
Le plus grand échec stratégique fut peut-être de ne pas avoir su se positionner comme le système d'exploitation de la maison intelligente. iRobot avait une avance considérable en termes de présence physique dans les foyers et de données contextuelles. Pourtant, elle n'a pas réussi à créer une plateforme ouverte ou un écosystème qui aurait rendu le Roomba indispensable au-delà de sa fonction de base. Elle est restée un périphérique, alors qu'Amazon Alexa et Google Assistant devenaient les centres de commande. Cette myopie a laissé le champ libre à des acteurs dont la vision était moins robotique et plus infrastructurelle. Colin Angle, visionnaire dans l'âme, a peut-être trop cru au potentiel intrinsèque de ses robots et pas assez à la nécessité de construire les murs autour de son jardin.
La transaction avec Picea Robotics devrait être finalisée en février 2026. Après cela, iRobot deviendra une société privée, détenue à 100% par son ancien sous-traitant. Les communiqués officiels parlent de continuité, de croissance à long terme, et de préservation des emplois à Bedford, Massachusetts. La réalité sera certainement plus nuancée. La première question concerne la feuille de route produit. Les développements prévus pour 2026 seront-ils maintenus, ou Picea réorientera-t-elle la R&D vers des produits à plus haut volume et à marge plus faible, mieux adaptés à son expertise et à ses marchés domestiques ? L'identité premium de la marque Roomba risque de s'éroder.
La seconde question, plus épineuse, est celle des données. L'application Roomba et les cartes des foyers qu'elle génère représentent un trésor. Sous contrôle chinois, même indirect, la gouvernance de ces données deviendra un sujet de scrutation intense de la part des régulateurs et des consommateurs. iRobot pourrait devenir un cas test pour les nouvelles régulations sur la circulation transfrontalière des données sensibles. Enfin, la confiance des partenaires et de la chaîne d'approvisionnement, maintenue de justesse pendant la procédure de faillite, sera mise à l'épreuve. Les fournisseurs accepteront-ils les mêmes termes avec une entité dont la santé financière repose désormais sur les décisions d'un propriétaire basé à Shenzhen ?
La dernière Roomba conçue par l'iRobot indépendante nettoie peut-être déjà le sol d'un salon quelque part. Elle suit son parcours aléatoire, bute contre un pied de chaise, aspire un peu de poussière. Elle ignore qu'elle est le produit d'une époque révolue. Le premier e-mail automatique de rassurance envoyé aux utilisateurs le 14 décembre 2025 promettait que rien ne changerait. C'était un mensonge nécessaire. Tout a déjà changé. L'ère du pionnier solitaire, de l'innovation comme fin en soi, a cédé la place à une ère de consolidation, de stratégies globales et de réalpolitik technologique. L'héritage de Colin Angle et de ses cofondateurs ne résidera pas dans les disques beiges et verts devenus obsolètes, mais dans l'inconfortable question qu'ils laissent en suspens : dans la course pour définir l'intelligence de nos foyers, l'Amérique a-t-elle déjà perdu la main ?
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