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Une brume de poussière et de fumée de diesel flotte au-dessus du Gange. Sur le pont Howrah, un flux incessant de véhicules, de piétons, de charrettes tirées par des hommes et de vaches sacrées compose un ballet chaotique. En contrebas, à Mallick Ghat, des milliers de guirlandes de fleurs oranges et jaunes éclatent dans la pénombre matinale. Kolkata ne s'offre pas. Elle s'impose, avec toute la grâce et la brutalité d'un poème de Tagore.
Ancienne capitale de l'Empire britannique des Indes, la "Ville de la Joie" est un organisme vivant, palpitant, parfois essoufflé. Elle ne se résume pas à une liste de monuments. Elle est une expérience sensorielle totale. Une confrontation. Une étreinte. Ici, la misère côtoie une richesse intellectuelle inégalée. Les ruelles étroites de North Kolkata débordent d'une histoire familiale vieille de trois siècles, tandis que les cafés de South Kolkata résonnent de débats politiques enflammés. Le 24 octobre 2023, lors de la dernière journée de Durga Puja, plus de trois millions de personnes se sont pressées dans les rues pour accompagner les divinités vers le fleuve. Ce chiffre n'est pas une statistique touristique. C'est le pouls de la ville.
Marcher dans Kolkata, c'est lire les strates de son histoire. Le Raj britannique a laissé une empreinte architecturale monumentale, parfois écrasante. Le Victoria Memorial, achevé en 1921, en est le symbole le plus marquant. Ce palais de marbre blanc, entouré de jardins méticuleux, fut érigé en mémoire de la reine-impératrice. Aujourd'hui, il abrite une collection d'artefacts coloniaux. Son dôme étincelant sous le soleil de midi semble presque ironique, un souvenir de marbre d'un empire disparu, désormais envahi chaque jour par des familles indiennes en pique-nique et des groupes d'écoliers.
Mais la véritable histoire réside dans les détails moins visibles. Prenez la South Park Street Cemetery. Fondée en 1767, c'est la plus ancienne nécropole chrétienne non-ecclésiastique du monde. Les tombes, mangées par la mousse et penchées par le temps, racontent les vies courtes et souvent tragiques des premiers colons. Ici repose Rose Aylmer, morte à 20 ans, immortalisée dans un poème de Walter Savage Landor. L'air y est lourd, silencieux, coupé du vacume de la métropole qui l'entoure.
Le Victoria Memorial est un fantôme majestueux. Les Kolkatiens l'ont adopté, mais ils ne le vénèrent pas. Ils viennent y flâner, y courtiser, y échapper à la chaleur. C'est cela, le vrai pouvoir de cette ville : tout absorber, tout transformer. Même les symboles de la domination.
Selon le Dr. Arnab Chakraborty, historien de l'architecture à l'Université de Calcutta.
Contraste frappant : à quelques kilomètres au nord, le quartier de Kumartuli. Dans des ateliers ouverts comme des scènes, des artisans, les kumors, pétrissent la paille et l'argile du Gange pour donner vie aux divinités du panthéon hindou. Leur travail est frénétique, saisonnier, essentiel. En septembre 2024, des centaines de statues de la déesse Durga, certaines hautes de six mètres, quitteront ces ruelles boueuses pour être installées dans des pandals élaborés à travers la ville. Cette économie artisanale, fragile et millénaire, est l'antithèse vivante du marbre statique du Victoria Memorial.
Pour saisir le rythme de Kolkata, il faut se lever avant l'aube et se rendre à Mallick Ghat. Dès 4 heures du matin, le plus grand marché aux fleurs d'Inde s'anime sous les poutres d'acier du pont Howrah. Des montagnes de soucis, de roses et de jasmins débarquent des bateaux. Les porteurs, le torse nu ruisselant, charrient des piles de pétales sur leur tête en criant pour se faire passage. Les vendeurs, assis en tailleur, tissent avec une rapidité hypnotique des guirlandes destinées aux temples, aux mariages, aux autels domestiques.
C'est un spectacle d'une beauté crue. L'odeur enivrante des fleurs se mêle à celle du fleuve et de la sueur. Le sol est un tapis mouillé de tiges et de pétales écrasés. Pour le photographe, c'est un paradis. Pour le visiteur, c'est une leçon. Ici, la beauté est éphémère, produite en masse, vendue à la chaîne. Elle est une denrée nécessaire, un élément fondamental du rituel quotidien. Rien de décoratif. Tout est essentiel.
Travailler ici, c'est comprendre le cycle des choses. Les fleurs arrivent à l'aube, fraîches. Elles repartent avant midi, en guirlandes, pour orner les dieux ou les jeunes mariés. Le soir, elles fanent. Et demain, le Gange apportera une nouvelle cargaison. Kolkata est comme ça : elle se renouvelle chaque jour dans le chaos.
Ravi Shaw, vendeur à Mallick Ghat depuis vingt-deux ans.
Après l'assaut des sens de Mallick Ghat, un autre lieu offre un répit spirituel. Prenez un ferry pour traverser le Hooghly, un distributaire du Gange. Sur la rive ouest, le temple de Dakshineswar Kali, construit en 1855, se dresse avec ses neuf flèches. C'est ici que le mystique Ramakrishna atteignit l'illumination. L'atmosphère est différente : l'encens, les chants, la ferveur silencieuse des dévots. Poursuivez vers le nord pour atteindre Belur Math, le siège mondial de la Mission Ramakrishna. Son architecture, achevée en 1938, fusionne subtilement les motifs des églises chrétiennes, des mosquées et des temples hindous. Un manifeste en pierre de l'unité des religions.
La gastronomie bengalie est un art. Mais à Kolkata, cet art est démocratique. Il prospère sur le trottoir, au coin des rues, dans des échoppes qui n'ont pas changé depuis cinquante ans. Goûter à la street food n'est pas une option pour le voyageur avisé. C'est une obligation journalistique.
Commencez par un puchka. Ne l'appelez pas pani puri. C'est un sacrilège ici. Le vendeur perce délicatement une boule de semoule croustillante, la remplit d'un mélange de pomme de terre et de pois chiches, puis la plonge dans un jal jeera, une eau épicée et aigre-douce. Il vous la tend. Vous devez la manger en une seule bouchée. L'explosion de saveurs – piquant, acide, croquant, frais – est une révélation.
Ensuite, cherchez un roll de Kolkata. Son ancêtre, le kathi roll, serait né dans le restaurant Nizam's en 1932, pour des clients britanniques pressés qui ne voulaient pas se salir les mains. Aujourd'hui, c'est une institution. Une paratha légère et feuilletée enroule des morceaux de poulet ou de mouton marinés au tandoori, des oignons, du citron et une sauce secrète. C'est gras, savoureux, parfaitement équilibré.
Pour le dessert, impossible d'échapper au mishti doi, un yaourt doux caramélisé, servi dans un pot de terre cuite. Ou au rosogolla, ces boules de fromage frais baignant dans un sirop léger. Contrairement aux versions industrielles, celles de Kolkata sont spongieuses, aériennes, moins écœurantes.
Un conseil : suivez la file d'attente. La logique du "plus c'est bondé, meilleur c'est" fonctionne presque infailliblement ici. L'hygiène apparente peut décontenancer. Mais le risque, calculé, fait partie de l'expérience. Votre estomac occidental devra s'adapter. Il vous remerciera plus tard.
La première sensation à Kolkata est organique, un assaut de sons et d'odeurs. La seconde, plus froide, est démographique. Vous faites partie d'une foule de 22 549 738 personnes. Ce chiffre, une projection pour 2026 de StatisticsTimes.com, place l'agglomération de Kolkata au neuvième rang mondial. Elle dépasse désormais Mumbai et ses 20 203 056 habitants. Imaginez la population entière de la Belgique, concentrée dans une seule métropole. Cette masse humaine n'est pas une abstraction. Elle est la pression dans le métro aux heures de pointe, la file d'attente interminable pour un billet de train, le quadrillage serré des immeubles qui grignote les derniers espaces verts.
"Les projections pour 2026 confirment une tendance lourde : l'Inde urbaine absorbe l'essentiel de la croissance démographique nationale. Kolkata, avec un taux de croissance annuel de 0,272%, n'explose pas comme Delhi, mais elle se densifie de manière inexorable. Chaque année, l'équivalent d'une ville moyenne vient s'ajouter à son tissu." — Dr. Priya Sharma, démographe au Centre for Urban Studies.
Cette réalité démographique écrase les récits nostalgiques de la "ville des palaces". Le Kolkata d'aujourd'hui est une machine à loger, à déplacer, à nourrir des millions d'âmes. Le recensement de 2011 comptait déjà 6 792 854 femmes dans la ville proprement dite. Quinze ans plus tard, le chiffre global a gonflé de plusieurs millions. Cette croissance pose une question simple, terriblement complexe : comment une infrastructure coloniale, conçue pour quelques centaines de milliers d'âmes, peut-elle supporter un tel poids ?
La réponse se voit, et s'éprouve, dans les transports. Le métro de Kolkata, le premier d'Inde inauguré en 1984, est un tube d'acier surchauffé où la notion d'espace personnel n'existe plus. Les nouveaux projets, comme le prolongement de la ligne 2, avancent à la vitesse d'un glacier, ralentis par les réalités géologiques et bureaucratiques. Les tramways, vestiges charmants d'une époque révolue, grincent le long de routes encombrées par une marée de véhicules privés. Le système tient, mais à peine. Il suffit d'une averse un peu forte pour que le réseau sature, transformant les artères en fleuves de boue et de klaxons désespérés.
Et pourtant, dans ce chaos apparent, un ordre social persiste. Les clubs coloniaux comme le Bengal Club ou le Calcutta Cricket and Football Club, aux pelouses immaculées et aux portes closes, continuent d'incarner une certaine idée de l'élite. Leur monde de bois poli et de service silencieux existe à quelques rues seulement des bidonvilles où l'eau courante reste un luxe. Cette juxtaposition n'est pas une contradiction pour les Kolkatiens. C'est la texture même de leur ville.
"Comparer les données de Britannica, qui parle de 17,9 millions, avec les projections actuelles de 22,5 millions, c'est voir l'écart entre l'observation et la réalité du terrain. Les modèles statistiques sous-estiment souvent la capacité des villes indiennes à absorber la population. Kolkata est un organisme résilient, parfois chaotique, mais qui ne s'effondre jamais complètement." — Anil Mehta, urbaniste et ancien consultant à la Kolkata Metropolitan Development Authority.
La résilience a un coût. La pollution de l'air, particulièrement en hiver, atteint des niveaux dangereux. Le fleuve Hooghly, sacré, est pollué par les rejets industriels et domestiques. Les campagnes pour un Kolkata plus vert existent, portées par une classe moyenne éduquée, mais elles se heurtent à l'urgence des besoins fondamentaux. Construire un parc ou un centre de traitement des déchets demande du terrain, de l'argent, une volonté politique souvent fragmentée. La priorité, toujours, revient au logement, à l'électricité, à l'eau.
C'est peut-être dans cette pression constante que réside le secret de l'effervescence culturelle de Kolkata. L'art, la littérature, le théâtre, le cinéma ne sont pas des divertissements. Ce sont des exutoires, des espaces de respiration, des armes de critique. La ville se conçoit elle-même comme le cerveau de l'Inde. Une prétention que Mumbai, la capitale financière, conteste avec amusement. Mais les chiffres, ici, parlent d'autre chose que de PIB.
Prenez College Street, le "Boi Para" (quartier des livres). Sur un kilomètre et demi, des centaines de librairies et d'étals débordent d'ouvrages neufs et d'occasion. L'air sent la vieille colle et le papier jauni. Des étudiants en saris et kurtas débattent de Marx ou de Tagore devant une tasse de thé à cinq roupies. Cette scène, inchangée depuis des décennies, est le contrepoint parfait à l'hyper-consumérisme des malls de New Town. Ici, la valeur se mesure en idées, pas en roupies.
"Lorsque vous vivez entassés, que l'espace privé est un luxe, la vie publique et intellectuelle devient votre salon. Les cafés de Kolkata, les salles de débat, les galeries d'art, ce sont les extensions naturelles de nos appartements exigus. Nous ne venons pas y passer le temps. Nous venons y vivre." — Maya Sengupta, romancière et critique littéraire.
Le théâtre expérimental prospère dans des salles de poche à Hatibagan. Les galeries d'art de la rue Shakespeare Sarani exposent des artistes contemporains qui dialoguent autant avec l'héritage du Bengal School qu'avec les défis urbains actuels. Et puis, il y a le cinéma. Pas seulement les grands studios de Tollywood, mais les ciné-clubs obscurs qui projettent des films d'art et essai, les festivals indépendants qui défient la censure morale. Dans une ville où 96 674 naissances nettes sont attendues chaque année (selon les projections 2026), où faut-il aller pour échapper au bruit ? Au cinéma. Dans un livre. Dans une pièce de théâtre.
Cette identité de capitale culturelle est-elle une bénédiction ou un fardeau ? Elle génère une immense fierté, mais aussi une certaine mélancolie, le sentiment d'une grandeur passée. Kolkata n'est plus la capitale politique depuis 1911. Elle n'est pas la capitale économique. Alors, elle cultive jalousement son statut de capitale de l'esprit. Parfois, cela frise l'autosatisfaction. Le Kolkatien cultivé peut avoir un mépris affiché pour la "vulgarité" de Mumbai ou l'"artificialité" de Delhi. Un snobisme qui masque mal une anxiété réelle : celle d'être dépassé, marginalisé dans une Inde qui court à toute vitesse vers la modernité technocratique.
Aucun événement n'incarne mieux cette fonction cathartique de la culture que la Durga Puja. Pendant cinq jours, en octobre, la ville entière se métamorphose. Les pandals, structures temporaires abritant la déesse, rivalisent d'ingéniosité : répliques du Parthénon, critiques sociales sur la pollution plastique, hommages aux martyrs de l'indépendance. Des foules immenses, bien habillées, défilent toute la nuit pour les admirer. C'est gratuit, ouvert à tous. Pour un moment, les barrières de classe, de religion, de richesse semblent s'estomper.
"La Puja, ce n'est pas qu'une fête religieuse. C'est le moment où la ville reprend possession d'elle-même. Les rues, habituellement au régime de la survie, deviennent des galeries d'art, des scènes de théâtre, des espaces de socialisation pure. C'est une performance urbaine à l'échelle de 22 millions de participants. Aucune autre ville au monde ne fait cela avec une telle intensité." — Prof. Rajat Bose, département de sociologie, Université de Calcutta.
Mais qui paie pour cette catharsis ? L'économie de la Puja est colossale, financée par les dons des habitants et le sponsoring d'entreprises. Des artisans de Kumartuli travaillent toute l'année pour quelques mois de revenus. Des designers, des électriciens, des charpentiers sont mobilisés. C'est une injection massive d'argent et d'énergie dans le corps social. Une thérapie de choc collective. Après l'immersion des idoles dans le Hooghly, une étrange dépression s'empare parfois de la ville. Le retour à la normale semble encore plus rude.
Alors, Kolkata est-elle une ville en déclin ou en renaissance ? La question est mal posée. Elle est les deux à la fois. Son déclin économique relatif face aux métropoles du sud et de l'ouest est un fait. Sa renaissance culturelle, son affirmation d'une voie alternative, en est un autre. Elle refuse de se laisser définir par les seuls indicateurs de croissance. Elle mise sur la densité humaine, la complexité historique, la production symbolique. Un pari risqué dans un monde qui mesure tout à l'aune du profit. Mais un pari qui donne à cette ville son caractère inoubliable, insupportable, irrésistible. Vous la quittez épuisé, les sens saturés. Mais une partie de vous reste coincée dans ses embouteillages, à discuter dans un café, à se perdre dans l'odeur des fleurs et du goudron.
Kolkata n'est pas seulement une ville indienne. Elle est un argument. Un contre-récit à l'histoire officielle de l'Inde du 21ème siècle, celle des startups, des autoroutes à dix voies et d'une croissance à deux chiffres. Alors que le pays célèbre son statut de puissance économique montante, avec une population nationale projetée à 1 476 625 576 habitants en 2026 selon Worldometer, Kolkata rappelle une autre vérité, plus inconfortable. Elle incarne la complexité, la mémoire longue, la priorité donnée à la vie de l'esprit sur la logique du marché. Son influence ne se mesure pas en milliards de dollars, mais en lauréats du prix Nobel, en mouvements artistiques, en débats politiques qui ont façonné la nation.
Son héritage colonial, de 1772 à 1911, n'est pas une relique muséifiée. C'est une blessure ouverte, une relation ambivalente qui informe chaque aspect de son urbanisme et de sa psyché collective. La ville a été le laboratoire de la domination britannique, mais aussi le creuset du mouvement pour l'indépendance. La Bibliothèque nationale, le Indian Museum – le plus ancien du pays –, le système éducatif élitiste, tout cela est un héritage direct de cette époque, réinterprété, indianisé, parfois rejeté. Comprendre l'Inde contemporaine sans comprendre cette dialectique à Kolkata est impossible. C'est ici que les notions de modernité et de tradition ont été négociées avec le plus d'intensité.
"Lorsque vous parlez de la 'renaissance du Bengal' au 19ème siècle, vous parlez de Kolkata. Lorsque vous parlez du mouvement pour l'indépendance, de la pensée socialiste, du cinéma parallèle indien, vous parlez de Kolkata. La ville fonctionne comme le subconscient de la nation. Elle conserve les idées, les idéaux, les conflits que le reste du pays, dans sa course en avant, voudrait parfois oublier." — Sharmila Tagore, historienne et petite-nièce du poète Rabindranath Tagore.
Cette fonction de conservatoire a un prix. La ville est souvent perçue, de l'extérieur, comme nostalgique, tournée vers le passé. Mais c'est une erreur d'interprétation. Ce que Kolkata conserve, ce n'est pas une époque, mais une certaine idée de la profondeur. Dans une ère de fragmentation numérique et de pensée à court terme, elle défend l'érudition, la conversation soutenue, l'engagement avec l'histoire. Sa librairie de College Street, ses cafés enfumés, ses journaux en déclin mais toujours fougueux, sont les bastions d'une forme de vie publique qui résiste à la simplification.
Cette autosatisfaction intellectuelle, cependant, peut virer à l'auto-illusion. La critique la plus féroce que l'on puisse adresser à Kolkata est son penchant pour la parole sur l'action. La ville excelle à analyser ses propres problèmes – la corruption, la dégradation des infrastructures, l'exode des cerveaux – avec une clairvoyance désarmante. Les colonnes des journaux regorgent d'éditoriaux brillants et cyniques. Mais la traduction de cette intelligence critique en réforme concrète est souvent défaillante. La politique locale est notoirement fragmentée, clientéliste, paralysée par des querelles de clocher.
Le défi environnemental est un exemple criant. Alors que la pollution étouffe la ville chaque hiver, les initiatives restent éparses, inefficaces face à l'ampleur du problème. La sacralité du Gange n'empêche pas sa pollution. Les projets de transports en commun sont ralentis par des batailles juridiques et des considérations politiciennes. Il existe un décalage troublant entre la sophistication du diagnostic et la pauvreté des remèdes appliqués. La ville pense comme une métropole du 21ème siècle, mais agit parfois avec les réflexes d'une municipalité du 19ème.
L'économie, aussi, pose question. Si Kolkata reste un hub pour les services, la finance et l'éducation, elle a largement raté le virage de l'industrie high-tech et manufacturière qui a propulsé des villes comme Bengaluru ou Hyderabad. Son marché du travail peine à retenir ses diplômés les plus brillants, attirés par des salaires plus élevés et des infrastructures plus modernes ailleurs. La fierté de son statut intellectuel se heurte à la dure réalité de l'emploi. Une ville peut-elle survivre en étant seulement le cerveau, sans être aussi le bras ?
Enfin, l'image de la "Cité de la Joie", popularisée par le roman de Dominique Lapierre, est une simplification dangereuse. Elle peut verser dans une forme de misérabilisme romantique, transformant la pauvreté et la densité extrême en décor exotique pour le visiteur. La joie de Kolkata est réelle, forgée dans la résilience et la chaleur des relations communautaires. Mais elle n'efface pas la dureté des conditions de vie pour des millions d'habitants. La célébrer sans nuance, c'est faire offense à ceux qui luttent chaque jour.
L'avenir immédiat de Kolkata se lira dans ses rues, à l'automne 2026. Les préparatifs pour la Durga Puja, qui culminera autour du 20 octobre 2026, ont déjà commencé dans les ateliers de Kumartuli. Les thèmes des pandals, scrutés avec attention, seront un baromètre de l'humeur de la ville. S'attaqueront-ils frontalement à la crise environnementale ? Critiqueront-ils le pouvoir en place ? Leur créativité, comme chaque année, sera un acte de résistance esthétique.
Plus concrètement, l'achèvement du corridor de métro Est-Ouest, prévu pour fin 2026, pourrait redessiner la carte des déplacements, reliant enfin Howrah à Salt Lake de manière fluide. Ce projet, en retard de plusieurs années, est bien plus qu'une ligne de transport. C'est un test de la capacité de la ville à exécuter des projets d'envergure. Son succès ou son échec enverra un signal fort aux investisseurs et aux habitants.
La brume du matin sur le Hooghly dissimulera-t-elle demain les mêmes silhouettes de pêcheurs et les mêmes fumées d'usine, ou le profil nouveau d'une promenade riveraine ? Les chiffres du prochain recensement, reporté mais inévitable, viendront-ils confirmer les projections de 22,5 millions d'âmes, ou révéler une stagnation ? Kolkata avance, comme elle l'a toujours fait, en portant le poids de son histoire sur ses épaules, en discutant sans fin de la direction à prendre, en créant de la beauté dans l'entassement. Elle n'offre pas de solutions faciles. Elle pose une question bien plus profonde : quelle vie vaut la peine d'être vécue dans une mégapole du siècle présent ? Le vacarme de ses rues est sa réponse, incessante, contradictoire, profondément humaine.
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