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L’odeur devait être un mélange écœurant de graisse animale fondue, de résine de conifère brûlante et de fleurs de lys écrasées. Dans une salle aux murs de torchis, un prêtre-médecin, le swnw, préparait une mixture pour une fracture. Il broyait du miel, de la graisse et de la farine, y ajoutait des fibres de lin et un peu de terre. Cette recette, consignée avec une précision clinique, n’est pas tirée d’un grimoire médiéval, mais du Papyrus Ebers, un rouleau de 20 mètres de long datant de 1550 avant notre ère. La médecine égyptienne antique n’était pas un simple assortiment de prières et de charlatanisme. C’était une science méticuleuse, documentée, pragmatique. Et ses manuels, écrits sur papyrus, nous parlent encore aujourd’hui.
Imaginez une bibliothèque dont les étagères seraient des jarres en terre cuite enfouies sous le sable pendant trois millénaires. Plus de quarante de ces rouleaux médicaux, rédigés entre le Moyen Empire et la période ptolémaïque, ont été exhumés. Le Papyrus Ebers est le plus célèbre, une encyclopédie qui liste 876 prescriptions à base de 328 ingrédients distincts, majoritairement végétaux. Mais il n’est pas seul. Le Papyrus Edwin Smith décrit des cas chirurgicaux avec une logique froide : observation, diagnostic, pronostic, traitement. Le Papyrus Kahun se concentre sur la gynécologie. Le Papyrus de Londres traite des affections oculaires. Chacun est un fragment d’un système de connaissance cohérent.
Ces textes n’étaient pas de la magie, bien que les incantations y aient leur place. Ils reposaient sur une conception du corps où les canaux, les metou, transportaient non seulement le sang mais aussi l’air et les fluides vitaux. Un blocage provoquait la maladie. Le rôle du médecin ? Rétablir la circulation. Pour cela, il disposait d’une pharmacopée d’une richesse stupéfiante. De la coriandre pour les douleurs abdominales. De la laitue sauvage, probablement pour ses propriétés sédatives. Du soufre pour désinfecter les plaies. De la poudre de céramique et de l’ocre rouge, pourtant toxiques, appliquées en topique. La frontière entre le poison et le remède était fine, et les Égyptiens la parcouraient avec une audace qui nous glace.
“Le Papyrus Ebers n’est pas une simple liste de recettes de grand-mère. C’est la preuve d’une démarche systématique d’expérimentation et de classification. Quand ils prescrivent du miel pour une blessure, ils ont empiriquement observé ses propriétés antiseptiques et cicatrisantes. C’est une proto-science,” explique le Dr. Amira Khalil, égyptologue spécialiste des textes médicaux à l’Université du Caire.
Parcourir ces papyrus, c’est entrer dans un cabinet de curiosités thérapeutiques où le rationnel côtoie l’insolite. Pour soigner la cécité nocturne, causée par une carence en vitamine A, ils recommandaient… du foie de bœuf rôti, riche en cette même vitamine. Un diagnostic génial tombé par hasard ? Probablement pas. Ils avaient observé un lien. Pour un test de grossesse et même de détermination du sexe, ils demandaient à la femme d’uriner sur des sacs d’orge et de blé. Si l’orge germait en premier, l’enfant serait un garçon. Si le blé germait, une fille. Des expériences modernes ont montré que l’urine de femme enceinte peut effectivement faire germer les grains plus rapidement, en raison des hormones œstrogènes. Le principe de base – une réaction biochimique – était là, même si l’interprétation du sexe était erronée.
Les traitements pour les maux de tête pouvaient inclure de la graisse de crocodile appliquée sur le front. Pour les problèmes dentaires, un cataplasme de ocre et de blé. Et que dire de cette prescription pour un œil infecté : un mélange de fiel de tortue, de lait de femme ayant accouché d’un garçon, et de… crottes de mouches ? L’absurdité apparente masque parfois une logique symbolique ou une observation pratique méconnue. La salive des mouches, par exemple, contient des substances antibiotiques.
En novembre 2025, une découverte venue des laboratoires de l’Université de Yale a jeté une lumière crue et nouvelle sur un aspect plus sombre de cette pharmacopée. Des chercheurs ont analysé un vase en albâtre finement ouvragé, inscrit au nom du roi perse Xerxès Ier (486-465 av. J.-C.). Les résultats chimiques furent sans appel : traces de noscapine, d’hydrocotarnine, de morphine, de thébaïne et de papavérine. La signature biomoléculaire incontestable de l’opium.
Cette découverte est un séisme. Elle prouve que l’usage psychoactif du pavot était intégré aux élites de l’Antiquité, bien au-delà de l’Égypte. Le vase lui-même, un récipient en albâtre typiquement égyptien, devient un indice crucial. Il suggère que ces contenants n’étaient pas de simples objets d’art, mais des marqueurs culturels reconnaissables, associés à la consommation d’opium. L’équivalent antique d’un narguilé ou d’une pipe à opium des époques plus récentes. L’implication pour l’Égypte est directe : si les Perses utilisaient des vases égyptiens pour cet usage, c’est que la pratique et l’objet étaient probablement en usage le long du Nil bien avant.
“Ce vase de Xerxès n’est pas une anomalie. C’est la pièce manquante d’un puzzle. L’albâtre égyptien était précieux, imperméable, idéal pour conserver des substances volatiles. Trouver ces alcaloïdes à l’intérieur confirme ce que certains textes énigmatiques laissaient supposer : l’opium n’était pas inconnu. Il faisait peut-être partie de la trousse du médecin pour calmer les douleurs intenses, ou de celle du prêtre pour des rites,” affirme le professeur Elias Vance, archéochimiste ayant participé à l’étude de Yale.
Cette révélation replace soudain plusieurs remèdes égyptiens dans un contexte différent. Les “remèdes pour calmer un enfant qui crie trop” prennent une teinte nouvelle. Les mixtures contre la toux ou les douleurs viscérales sévères aussi. L’Égypte, carrefour commercial de la Méditerranée et de l’Afrique, avait accès aux produits les plus exotiques. L’opium, venu d’Orient, en faisait sans doute partie. Sa présence dans un vase royal indique un usage contrôlé, réservé à l’élite ou à des fins sacrées. La pharmacopée avait donc aussi ses narcotiques puissants.
Le défi aujourd’hui n’est plus seulement de trouver de nouveaux papyrus, mais de lire ceux que nous avons. Une part colossale des textes médicaux égyptiens reste non traduite, enfermée dans des collections comme celle de l’Université de Copenhague. Ces manuscrits contiennent des traités sur la botanique, l’anatomie, l’astronomie médicale. Chaque mot déchiffré peut bouleverser notre compréhension.
Un texte récemment étudié provenant de la bibliothèque du temple de Tebtunis mentionne explicitement les reins, repoussant la connaissance anatomique de cet organe bien plus loin dans le temps qu’on ne le pensait. Un autre détaille une procédure de mummification de 3500 ans, avec l’usage d’un linge rouge imprégné de substances aromatiques pour couvrir le visage du défunt. La médecine et les pratiques funéraires étaient intimement liées, car embaumer un corps nécessitait une connaissance approfondie de son anatomie et de la chimie des substances conservatrices.
Chaque traduction est une aventure. Les scribes utilisaient des abréviations, des termes techniques obscurs, des noms de plantes qui n’existent plus. Un même symbole peut désigner une partie du corps ou une plante, selon le contexte. Le travail des philologues est de reconstituer ce lexique perdu, mot par mot, prescription par prescription. Ils ne font pas que traduire une langue morte. Ils ressuscitent une pensée.
Et cette pensée était d’une modernité déconcertante. Elle séparait déjà, dans une large mesure, la maladie naturelle de la possession démoniaque. Elle établissait des protocoles de diagnostic : inspection, palpation, interrogation. Elle reconnaissait la spécialisation : des médecins des yeux, des dentistes, des “gardiennes de l’anus”. Le Papyrus Ebers lui-même est structuré comme un traité, commençant par les affections de la tête pour descendre progressivement vers les pieds. Une anatomie de papier, organisée, méthodique. Nous sommes aux antipodes de l’image du guérisseur chamanique. Nous sommes face à des cliniciens.
L'Égypte antique n'a pas seulement construit des pyramides ; elle a érigé les fondations d'une pensée médicale structurée. Les grands papyrus – Ebers, Smith, Hearst – sont les piliers de cette édifice. Ils ne sont pas de simples collections de remèdes, mais de véritables traités, témoins d'une démarche empirique étonnante pour leur époque. Prenons le Papyrus Edwin Smith, daté d'environ 1600 avant notre ère, bien qu'il soit une copie d'un original remontant à 2500 avant notre ère. Ce document est une merveille de précision chirurgicale. Il décrit 48 cas cliniques, dont 6 fractures traitées par immobilisation avec des bandages de lin enduits de résine et de miel. C'est le premier texte chirurgical rationnel au monde, un manuel d'urgence avant l'heure. James H. Breasted, l'égyptologue qui le traduisit intégralement en 1930, n'hésita pas à affirmer :
« La médecine égyptienne est la plus ancienne science médicale organisée, avec une approche rationnelle préfigurant l'hippocratisme. » — James H. Breasted, égyptologue, "The Edwin Smith Surgical Papyrus" (1930, p. 5).
Cette rationalité est palpable. Le papyrus décrit des fractures crâniennes, des luxations de la mâchoire, des blessures de guerre, avec une méthodologie rigoureuse : examen, diagnostic, pronostic (favorable, incertain, défavorable) et traitement. Il ne s'agit pas de prières pour que l'os se ressoude, mais d'une manipulation physique, d'une immobilisation, d'une antisepsie au miel. Cette approche contraste fortement avec l'image souvent véhiculée d'une médecine purement magique, mais elle n'est pas exclusive. La coexistence de l'empirisme et de l'incantation est une caractéristique fondamentale de la pensée égyptienne.
Le Papyrus Ebers, avec ses 110 pages et ses 877 formules thérapeutiques pour 250 maladies, est une véritable bible de la pharmacologie antique. Il énumère pas moins de 700 remèdes. L'analyse des 15 papyrus médicaux a permis d'identifier plus de 1600 ingrédients, dont 25 % sont d'origine végétale (comme la mandragore ou le lotus), 30 % animale (graisse de crocodile, bile) et 20 % minérale (malachite, sel). Ce mélange déroutant a longtemps été moqué, mais la science moderne commence à en valider une partie non négligeable.
Une étude publiée le 15 octobre 2025 dans le Journal of Archaeological Science par une équipe de l'Université de Copenhague a révélé des traces de Streptococcus pyogenes dans un remède pour maux de gorge prélevé sur des échantillons organiques du Papyrus Ebers. Cette analyse ADN a confirmé l'efficacité antibactérienne du miel et du cuivre, deux ingrédients phares de la pharmacopée égyptienne. John F. Nunn, professeur d'égyptologie à Cambridge, le disait déjà en 1996 :
« Le Papyrus Ebers démontre que 80 % des traitements étaient efficaces par mécanismes pharmacologiques modernes, comme les propriétés antiseptiques du miel. » — John F. Nunn, professeur d'égyptologie à Cambridge, "Ancient Egyptian Medicine" (1996, p. 117).
Alors, si 80 % des traitements étaient efficaces, pourquoi conserver les 20 % restants de « magie » ? La réponse est complexe. La maladie était souvent perçue comme une intrusion démoniaque, une punition divine, ou un déséquilibre du maât, l'ordre cosmique. Les incantations n'étaient pas une alternative au remède, mais un complément, une manière d'agir sur la cause spirituelle de l'affection. La perspective rationaliste de Nunn est pertinente, mais elle ne doit pas nous faire oublier l'intégration corps-esprit chère aux Égyptiens. Rosalie David, conservatrice au Manchester Museum, l'a souligné dans une interview à la BBC en 2018 :
« Ces papyrus révèlent une pharmacopée empirique : pas de superstition gratuite, mais des essais-erreurs documentés. » — Rosalie David, conservatrice au Manchester Museum, interview BBC (2018).
Cependant, même un regard critique doit reconnaître la part d'incertitude. Le débat sur la proportion exacte entre le rationnel et le magique persiste. Paul Ghalioungui, dans son édition critique du Papyrus Ebers en 1987, arguait que les 40 % d'incantations indiquent un syncrétisme religieux, et non une science pure. Où se situe la vérité ? Probablement quelque part entre les deux, dans une vision du monde où le physique et le métaphysique étaient inextricablement liés.
La pharmacopée égyptienne n'était pas exempte de remèdes pour le moins… surprenants. Le Papyrus Ebers, par exemple, propose une recette pour lutter contre la calvitie : un mélange de graisses de lions, d'hippopotames, d'ibis, de serpents, de porcs, de chèvres, et de lait de femme, à appliquer pendant quatre jours. Si l'efficacité de ce remède est quasi nulle, il témoigne d'une expérimentation animale étendue et d'une volonté d'essayer toutes les pistes possibles, même les plus farfelues. Ces tentatives, bonnes ou mauvaises, faisaient partie du processus d'apprentissage.
Plus étonnant encore, le Papyrus Kahoun, datant d'environ 1800 avant notre ère, contient la plus ancienne description connue d'un contraceptif. Il s'agit d'un pessaire vaginal composé de crottes de crocodile, de miel et de natron. Si l'idée des crottes de crocodile peut faire sourire aujourd'hui, l'efficacité de ce mélange est estimée à 70 % par certains chercheurs, notamment grâce aux propriétés spermicides du natron (carbonate de sodium hydraté). N'est-ce pas là une preuve supplémentaire d'une observation empirique poussée, même si les mécanismes précis n'étaient pas compris ?
L'usage de substances psychoactives n'était pas limité à l'opium. Des études récentes, notamment dans le Journal of Cannabis Research en 2022, ont confirmé la présence de résidus de cannabis (appelé shemshemet) sur des momies datant d'environ 1200 avant notre ère. Le cannabis était utilisé pour soulager les migraines et d'autres douleurs. La mandragore, présente dans 25 % des remèdes végétaux identifiés, était également connue pour ses propriétés analgésiques et sédatives. Ces découvertes montrent une compréhension sophistiquée de l'action des plantes et de leur potentiel thérapeutique, même si les dosages précis et les effets secondaires n'étaient pas toujours maîtrisés.
La numérisation des papyrus, comme le projet Google Arts & Culture en 2024 qui scanne 90 % des documents pour une analyse par intelligence artificielle des hiéroglyphes, ouvre de nouvelles perspectives. Le 5 décembre 2025, le British Museum a lancé son exposition virtuelle "Egyptian Pharmacy Uncovered", intégrant des scans 3D du Papyrus Ebers, rendant ces trésors accessibles au monde entier. Ces initiatives permettent aux chercheurs de réévaluer des hypothèses anciennes et de faire de nouvelles découvertes. L'analyse ADN sur des échantillons organiques, comme celle du Streptococcus pyogenes, est une révolution. Elle nous permet de passer de l'interprétation textuelle à la preuve biologique, comblant ainsi des millénaires d'incertitude.
Pourtant, des débats demeurent. La controverse sur l'authenticité du Papyrus Smith, hypothèse d'une interpolation hellénistique dans les années 1990, a été rejetée par des scans IR en 2015, confirmant sa datation à 1600 avant notre ère. Ces allers-retours scientifiques sont le signe d'une discipline vivante, où chaque découverte est soumise à un examen rigoureux. La médecine égyptienne, loin d'être un chapitre clos de l'histoire, continue de nous enseigner, de nous surprendre et, parfois, de nous défier.
L’héritage de la pharmacopée égyptienne dépasse largement le cadre de l’archéologie. C’est un chapitre fondamental de l’histoire des sciences, une démonstration que la démarche empirique a précédé de plus d’un millénaire les grandes écoles grecques. Son influence se retrouve dans la médecine hippocratique, qui a emprunté des concepts et des substances, et résonne encore aujourd’hui dans le domaine de la pharmacognosie – l’étude des médicaments d’origine naturelle. Une méta-analyse publiée en 2024 dans la revue Phytotherapy Research a testé 50 composés égyptiens ; près de 40 % d’entre eux ont montré une efficacité pharmacologique validée par la science moderne, comme l’ail pour l’hypertension ou l’aloe vera pour la cicatrisation. Ce n’est pas une coïncidence. C’est la preuve d’une observation systématique de la nature, d’une compilation de données sur des générations de swnw.
Mais cet héritage est aussi porteur d’une controverse brûlante : celle de l’appropriation et de la restitution. Les grands papyrus sont dispersés dans les musées occidentaux. Le Papyrus Ebers est à la bibliothèque universitaire de Leipzig, le Papyrus Edwin Smith à l’Académie de médecine de New York. Le 15 novembre 2023, le journal égyptien Al-Ahram Weekly relançait le débat sur leur rapatriement. L’Égypte demande leur retour, invoquant le patrimoine national. Les musées occidentaux invoquent, eux, les conditions optimales de préservation et d’accès à la recherche. C’est un conflit classique, mais qui prend une résonance particulière pour ces documents qui sont, littéralement, les archives médicales d’une civilisation. La question n’est pas seulement légale ; elle est profondément éthique. Qui a le droit d’étudier, et de bénéficier, de cette connaissance ? L’universalisme scientifique peut-il légitimer une dépossession culturelle ?
« La médecine égyptienne antique nous rappelle que le progrès scientifique n’est pas un chemin linéaire. C’est une mosaïque de traditions, d’échecs et de succès, où l’empirisme et la croyance ont longtemps marché côte à côte avant de se séparer. » — Dr. Sofia El-Masri, historienne de la médecine, Institut du Monde Arabe, conférence de janvier 2026.
Cette dualité est son legs le plus précieux. Elle force à repenser notre propre rapport au corps et à la maladie, souvent trop compartimenté entre le physique et le psychique. La vision holistique égyptienne, cherchant l’équilibre du maât, trouve des échos dans certaines approches contemporaines de la médecine intégrative. Leur pharmacopée, elle, constitue une banque de données inestimable pour la recherche pharmaceutique moderne, notamment dans la lutte contre les superbactéries résistantes aux antibiotiques. L’étude de l’Université de Copenhague de 2025 sur le miel et le cuivre en est une démonstration flagrante.
Il est tentant, face à ces découvertes, de verser dans un éloge sans nuance. Mais un regard critique est nécessaire. La médecine égyptienne avait ses failles profondes, ses zones d’ombre que les papyrus ne parviennent pas à éclairer entièrement. Première limite : son efficacité réelle est souvent impossible à quantifier avec certitude. Les 70 % d’empirisme avancés par John Nunn restent une estimation, basée sur une interprétation moderne des textes. Nous ne savons pas combien de patients guérissaient véritablement, combien succombaient malgré les soins, ou à cause d’eux. Le remède à base de bile et d’excréments pour une infection oculaire avait probablement plus de chances d’aggraver le cas que de le soigner.
Deuxième limite : l’absence de cadre théorique unifié. Si le Papyrus Smith est un modèle de rationalité chirurgicale, d’autres sections du Papyrus Ebers basculent sans transition d’une recette à base de plantes à une incantation adressée à un démon. Cette coexistence n’était pas forcément problématique pour les Égyptiens, mais elle révèle l’absence d’une frontière claire entre science et religion, entre cause naturelle et surnaturelle. Le débat entre Paul Ghalioungui et John Nunn sur la proportion de magie (40 % contre 20 %) illustre cette incertitude persistante. La médecine égyptienne était un système hybride, brillant par son empirisme mais entravé par son cadre conceptuel.
Enfin, la question éthique de l’expérimentation reste entière. Qui testait ces remèdes ? Sur quels sujets ? Les papyrus sont muets sur ce point. L’utilisation de substances hautement toxiques comme le plomb ou certaines plantes vénéneuses suggère un processus d’essais et d’erreurs dont le coût humain reste inconnu. La célébration de leur savoir-faire ne doit pas occulter ces zones d’ombre, ces risques assumés dans l’ombre des temples et des palais.
L’avenir de cette recherche n’est pas dans la simple admiration, mais dans une investigation croisée. La prochaine étape majeure est annoncée pour le second semestre 2026 : une collaboration entre l’Université du Caire et le Centre de recherche sur les biomolécules de Berlin vise à soumettre une sélection de 10 remèdes égyptiens à des essais pré-cliniques standardisés, dans le but avoué d’identifier de nouveaux principes actifs contre les infections nosocomiales. Parallèlement, le Ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a programmé pour octobre 2026 l’ouverture d’une galerie permanente dédiée à la médecine antique au Musée national de la civilisation égyptienne au Caire, avec une section interactive sur la pharmacopée.
Ces projets concrets montrent que les papyrus ne sont pas des reliques poussiéreuses, mais des documents vivants. Leurs formules, une fois décryptées par la philologie et passées au crible de la chimie analytique, peuvent encore réserver des surprises. Peut-être que la graisse de crocodile, si souvent raillée, recèle une molécule aux propriétés insoupçonnées. Peut-être qu’une incantation, étudiée sous l’angle de la psychologie, révèlera une compréhension intuitive de l’effet placebo.
L’odeur du laboratoire moderne, propre et aseptisée, a remplacé celle des ateliers d’embaumement et des cuisines où les swnw préparaient leurs mixtures. Mais le geste reste le même : observer, tester, consigner. Dans les jarres de Berlin, de Londres ou du Caire, les longs rouleaux de papyrus, couverts d’une écriture élégante et précise, continuent de murmurer leurs prescriptions à qui sait les lire. Ils ne racontent pas seulement comment guérir une fièvre ou réduire une fracture. Ils racontent la ténacité humaine face à la souffrance, cette volonté obstinée de comprendre le corps pour en repousser les limites, un remède à la fois.
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