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Madagascar : Une île à la croisée des chemins



Une fine poussière rouge recouvre les chaussures, les étals du marché, les feuilles des arbres. C’est la poussière des Hautes Terres, celle qui a vu défiler les rois Merina, les colons français, et maintenant les manifestations de rue. À Antananarivo, en ce début d’année 2025, l’air est électrique. Une foule dense serpente dans l’avenue de l’Indépendance, exigeant le départ du gouvernement. Quelques semaines plus tard, le colonel Michael Randrianirina prête serment comme président intérimaire d’un gouvernement de transition. Le dernier chapitre en date d’une histoire tumultueuse vient de s’écrire sur cette île-continent, quatrième plus grande du monde, suspendue entre un potentiel extraordinaire et des réalités brutales.



Un monde à part, forgé par l’isolement



Il y a 88 millions d’années, Madagascar s’est détachée du Gondwana, dérivant lentement dans l’océan Indien. Cet isolement géologique a créé un laboratoire d’évolution unique. Plus de 90% de sa faune et de sa flore n’existent nulle part ailleurs sur Terre. Les lémuriens, ces primates aux yeux perçants, en sont les ambassadeurs les plus célèbres. Mais ils ne sont que la partie émergée d’un écosystème d’une complexité vertigineuse : des baobabs aux formes de bouteille, des caméléons de la taille d’un ongle, des forêts épineuses où poussent des plantes succulentes.



Cette singularité biologique trouve un écho dans l’histoire humaine. Les premiers habitants ne sont pas venus d’Afrique, mais d’Asie du Sud-Est. Des navigateurs austronésiens, il y a environ 2000 ans, ont bravé l’océan sur leurs pirogues à balancier pour peupler cette terre. Leurs langues, leurs rizières en terrasses et une partie de leur structure sociale ont jeté les bases du peuple malgache. Aujourd’hui, 18 groupes ethniques distincts, des Merina des Hautes Terres aux pêcheurs Vezo de la côte sud-ouest, composent une tapisserie culturelle d’une richesse rare. Leur point commun : la langue malgache, d’origine austronésienne, teintée d’emprunts bantous, arabes et français.



« Madagascar n’est pas une petite Afrique. C’est un continent insulaire avec une trajectoire propre. Son isolement est la clé de tout : sa biodiversité, sa culture, ses défis économiques. On ne peut comprendre sa fragilité politique actuelle sans saisir cette profonde singularité », explique le Dr Sarah Rakotondrazaka, anthropologue à l’Université d’Antananarivo.


La capitale, Antananarivo, résume à elle seule ces paradoxes. Perchée à près de 1300 mètres d’altitude, la « ville des mille » étage ses maisons en brique rouge sur douze collines sacrées. Le palais de la Reine, en bois de palissandre, domine la skyline, rappelant le puissant royaume Merina du XIXe siècle qui unifia l’île avant la colonisation française. En contrebas, dans les bas-quartiers, la vie grouille dans une atmosphère de marché permanent. Des embouteillages de pousse-pousse et de vieilles Renault 4L bloquent les ruelles étroites. L’odeur du riz blanc vapeur se mêle à celle des égouts à ciel ouvert.



Le poids de l’histoire et le choc des républiques



Le 26 juin 1960, Madagascar accède à l’indépendance. L’euphorie est de courte durée. La Première République, sous Philibert Tsiranana, peine à se défaire de l’influence française. La Deuxième République, socialiste et révolutionnaire, dirigée par Didier Ratsiraka à partir de 1975, plonge le pays dans un isolement économique désastreux. L’alternance démocratique des années 1990 apporte un souffle d’air frais, vite étouffé par les crises récurrentes.



Le point de rupture arrive en 2009. Une crise politique majeure débouche sur un coup d’État militaire. Une transition longue et chaotique s’ensuit, aboutissant à une restauration constitutionnelle en 2014. Mais les fractures ne sont pas refermées. La colère couve, alimentée par une pauvreté endémique. Puis vient mars 2025. Des manifestations d’une ampleur inédite paralysent les principales villes. Les slogans dénoncent la corruption, la vie chère, l’incurie des élites. La répression est violente. Le pouvoir civil vacille, puis s’effondre.



« La population a atteint un point de non-retour. Un gouvernement après l’autre a promis le développement. Le résultat ? 80,7% des Malgaches vivent avec moins de 2,15 dollars par jour. Les gens voient les ressources naturelles, les mines, le bois précieux, partir à l’étranger tandis qu’eux-mêmes peinent à se nourrir. L’explosion était inévitable », analyse Andry Rajoelina, économiste et ancien consultant pour la Banque Mondiale, joint par téléphone depuis son bureau de Toamasina.


Le 12 mai 2025, un communiqué laconique de l’armée annonce la formation d’un « Conseil militaire pour la sauvegarde de la nation ». Le colonel Michael Randrianirina, figure peu connue du public, en prend la tête. Herintsalama Rajaonarivelo est nommé Premier ministre de transition. La communauté internationale, de l’Union Africaine à l’ONU, condamne le coup de force tout en appelant à un retour rapide à l’ordre constitutionnel. Dans les rues d’Antananarivo, le sentiment est mitigé. Entre la peur de nouvelles violences et l’espoir ténu d’un changement, les Malgaches retiennent leur souffle.



Une économie aux abois face à un potentiel immense



Les chiffres racontent une histoire schizophrène. D’un côté, une croissance du PIB estimée à 4,2% pour 2024, portée par la reprise du tourisme, les investissements miniers et un secteur agricole résilient. De l’autre, une pauvreté si massive qu’elle en devient le paysage humain normal. Comment un pays qui produit la vanille la plus prisée au monde, qui regorge de saphirs, de nickel, de cobalt, d’essences rares, peut-il laisser l’écrasante majorité de ses 31,7 millions d’habitants dans un dénuement aussi absolu ?



L’agriculture, qui occupe plus des trois quarts de la population active et contribue pour 28% au PIB, est à la fois le pilier et le piège de l’économie malgache. La culture du riz, base de l’alimentation, reste archaïque et peu productive, obligeant le pays à en importer. La vanille, l’or vert de la côte nord-est, est soumise à la volatilité des cours mondiaux et à la prédation des intermédiaires. Les paysans, coincés dans une économie de subsistance, sont les premières victimes des chocs climatiques.



Car le climat frappe, et fort. Les cyclones tropicaux, comme le dévastateur Cyclone Enawo en 2017, balayent régulièrement les côtes, détruisant récoltes et infrastructures. Au sud, la sécheresse est chronique, provoquant des crises nutritionnelles récurrentes. La déforestation, alimentée par la culture sur brûlis et la coupe illégale de bois précieux, aggrave l’érosion des sols et la vulnérabilité aux intempéries. Cette spirale infernale pousse les ruraux vers les villes, où les opportunités sont tout aussi rares.



Antsirabe, la « ville d’eau » au cœur des Hautes Terres, illustre ces contradictions. Réputée pour ses sources thermales et son climat frais à l’époque coloniale, elle est aujourd’hui un centre industriel naissant, où se côtoient des ateliers de confection pour l’export et des fabriques de pousse-pousse. Le contraste est saisissant entre les usines aux normes internationales et les bidonvilles qui grignotent les collines environnantes. L’urbanisation, bien que faible à 19,3%, ne rime pas avec développement urbain.



Le tourisme, lui, reprend des couleurs après les années Covid. Les visiteurs étrangers reviennent pour admirer les lémuriens dans le parc national d’Andasibe, ou les allées de baobabs à Morondava. Mais les infrastructures défaillantes – routes impraticables, coupures d’électricité fréquentes, problèmes d’assainissement – limitent cruellement les retombées économiques. L’écotourisme, souvent présenté comme la panacée, peine à se structurer de manière à bénéficier réellement aux communautés locales.



Et pourtant, le potentiel est là, tangible. Dans les sous-sols, les gisements de nickel et de cobalt attirent les convoitises des géants miniers internationaux. Le secteur des technologies de l’information et de la communication connaît une croissance prometteuse, porté par une jeunesse de plus en plus connectée. L’agriculture, si elle était modernisée, pourrait non seulement nourrir la nation mais aussi devenir un exportateur majeur de produits à haute valeur ajoutée. La question qui brûle toutes les lèvres, d’Antananarivo à Tuléar, est simple : pourquoi ce potentiel ne se traduit-il pas en prospérité partagée ?

La faim, la colère et le pouvoir : anatomie d'une crise systémique



Le 17 octobre 2025, le colonel Michael Randrianirina prête serment. La cérémonie est sobre, presque discrète. Il n’y a pas de foule en liesse, pas de discours fleuve. Juste un officier en uniforme et une promesse de stabilité après le chaos des mois précédents. Cette scène, pourtant, est l’épilogue d’un processus de colère dont les racines plongent bien au-delà des querelles politiques immédiates. Elles touchent à l’estomac vide, à la soif, au sentiment d’un abandon définitif.



Les coupures d’électricité et d’eau à Antananarivo ont été l’étincelle. Dans un pays où moins de 15% de la population rurale a un accès fiable à l’électricité, les pannes dans la capitale, le centre névralgique du pouvoir, ont été vécues comme une insulte de plus, une preuve d’incompétence crasse. La méfiance envers l’administration d’Andry Rajoelina, déjà immense, a atteint un point de rupture.



"Les coupures de courant et d’eau, et la méfiance générale envers l’administration de Rajoelina, ont déclenché une série de protestations en 2025 qui ont culminé avec sa fuite, sa destitution et la prise de contrôle par l’armée." — Encyclopédie Britannica, mise à jour post-2025


Mais cette colère urbaine, médiatisée, n’est que la version bruyante d’un malaise bien plus profond et silencieux qui ronge les campagnes. Une étude publiée en décembre 2025 par l’anthropologue Dr Cortni Borgerson jette une lumière crue sur une réalité souvent occultée : à Madagascar, la faim a deux visages radicalement différents. D’un côté, 1,31 million de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire aiguë élevée. Dans le sud aride, les enfants grandissent avec les stigmates de la malnutrition chronique, qui touche 40% d’entre eux. Ici, la chasse au lémurien ou à d’autres espèces protégées est une question de survie, une réponse désespérée à un déficit criant en protéines.



Le festin des élites et la disette de la majorité



De l’autre côté du miroir social, dans les restaurants chics d’Antananarivo ou de Toamasina, se déroule un tout autre rituel. La viande de lémurien, considérée comme un mets de luxe aux prétendues vertus médicinales, est consommée pour afficher un statut. L’étude du Dr Borgerson est sans appel : environ 12 900 lémuriens sont vendus chaque année dans 17 villes du pays pour satisfaire cet appétit d’une minorité aisée. Le contraste est obscène. Il révèle une fracture sociale qui va bien au-delà des simples inégalités de revenus. C’est une fracture dans l’accès à la dignité fondamentale de se nourrir.



"Cette étude s’est concentrée uniquement sur les appétits des résidents urbains plus aisés – un segment démographique exceptionnellement étroit." — Dr Cortni Borgerson, anthropologue, étude sur l'insécurité alimentaire


Le gouvernement de transition hérite de cette bombe à retardement. Comment stabiliser un pays où la majorité a le ventre vide ? Les indicateurs démographiques ajoutent une pression inexorable. Avec 40% de la population âgée de moins de 15 ans et un taux de croissance démographique parmi les plus élevés au monde (environ 2,4%), Madagascar devra nourrir, éduquer et trouver des emplois pour des millions de jeunes dans les années à venir. Les projections sont claires : 33,4 millions d’habitants en 2030. Cette jeunesse, la « Génération Z » qui a massivement descendu les rues en 2025, est plus connectée, plus consciente des inégalités globales, et moins patiente que ses aînés. Sa colère n’est pas un feu de paille.



Les ressources pour répondre à ces défis existent. Le sous-sol malgache regorge de minerais stratégiques. Les paysages, d’une beauté à couper le souffle, pourraient soutenir une industrie touristique florissante. Les terres, si elles étaient gérées de manière durable, pourraient assurer l’autosuffisance alimentaire. Mais la malédiction de Madagascar semble être cette incapacité chronique à transformer la richesse potentielle en bien-être concret pour son peuple. Le PIB par habitant stagne à un niveau ahurissant de 510 dollars. L’espérance de vie, à 66,8 ans pour les hommes et 69,6 ans pour les femmes, reste inférieure à la moyenne mondiale, minée par un système de santé défaillant et une mortalité maternelle parmi les plus élevées de la planète.



Géographie d'un destin : la terre et les hommes



Pour comprendre les pressions qui s’exercent sur Madagascar, il faut regarder une carte de la densité de population. La masse humaine se concentre sur les Hautes Terres centrales, autour d’Antananarivo, et sur la étroite plaine côtière orientale, verte et humide. L’immense Ouest, plus sec, et le Sud semi-aride sont beaucoup moins peuplés. Cette répartition n’est pas un hasard. Elle épouse le relief et le climat. Elle est aussi le produit d’une histoire, celle des royaumes Merina qui ont dominé les plateaux.



"La population des Hautes Terres centrales est la plus dense, suivie de la plaine côtière est, tandis que l'ouest est clairsemé ; la croissance rapide est due à un excès de naissances et prédit des pressions accrues sur les ressources." — Encyclopédie Britannica, Démographie


Cette géographie humaine pose un défi immense pour le développement. Les infrastructures de transport sont rares et en piteux état. Relier la capitale à un port comme Mahajanga ou Tuléar relève souvent de l’expédition. Cette fragmentation territoriale renforce l’isolement des communautés rurales, limite les marchés pour les agriculteurs et rend toute politique nationale de développement extrêmement coûteuse et complexe à mettre en œuvre. L’urbanisation, à un taux de 19,3%, est l’une des plus faibles d’Afrique. Est-ce une chance pour éviter les mégalopoles tentaculaires, ou un frein à la création d’économies d’échelle et d’un secteur industriel dynamique ? La réponse n’est pas évidente.



Le vrai péril, celui qui menace d’annihiler les maigres progrès, vient du ciel. Madagascar est en première ligne du changement climatique. La fréquence et l’intensité des cyclones tropicaux augmentent, ravageant les côtes déjà vulnérables. Dans le Sud, les périodes de sécheresse se prolongent, transformant des terres marginales en déserts et poussant des communautés entières vers la famine. La déforestation, alimentée par la culture sur brûlis et l’exploitation illégale de bois précieux, aggrave l’érosion des sols et réduit la capacité des écosystèmes à jouer leur rôle de régulateurs. C’est un cercle vicieux parfait : la pauvreté pousse à surexploiter les ressources, ce qui accentue la vulnérabilité climatique, ce qui appauvrit davantage les populations.



Face à ce tableau, l’action du gouvernement de transition est scrutée avec un mélange d’espoir et de scepticisme. Le colonel Randrianirina et son Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo promettent un retour à l’ordre constitutionnel et la tenue d’élections. Mais l’histoire récente du pays incite à la prudence. La Constitution de la Quatrième République, adoptée en 2010, est-elle un cadre suffisant pour briser les cycles de crise, ou simplement le décor institutionnel d’un jeu de pouvoir qui ne change jamais vraiment ?



"Le retour à l'ordre constitutionnel après les crises passées a été la norme, mais les protestations de la Génération Z en 2025 indiquent une méfiance persistante envers les élites politiques." — Analyse, Britannica


La communauté internationale, de son côté, est prise dans un dilemme classique. Condamner le coup d’État militaire est une position de principe nécessaire. Mais couper toute aide ou sanctionner le pays reviendrait à punir une population déjà exsangue. Les bailleurs de fonds oscillent donc entre des déclarations fermes sur la démocratie et la poursuite pragmatique de projets humanitaires et de développement, notamment dans les secteurs de la santé et de la sécurité alimentaire. Cette ambiguïté est-elle une sage realpolitik ou une forme de complicité avec des forces antidémocratiques ?



Un fait est certain : les solutions techniques existent. L’agroécologie pourrait régénérer les sols dégradés et améliorer les rendements. Les énergies renouvelables, solaires en particulier, pourraient apporter l’électricité aux villages isolés sans passer par des réseaux centralisés coûteux. La gestion communautaire des forêts et des ressources halieutiques a fait ses preuves ailleurs. Mais ces solutions butent sur des obstacles politiques et de gouvernance. La corruption, endémique, détourne les financements. La captation des rentes par une petite élite, qu’elle soit politique, militaire ou économique, prive l’État des ressources nécessaires pour investir dans les biens publics. La faiblesse de l’administration fait que les lois, même bonnes, restent lettre morte dans une grande partie du territoire.



Madagascar n’est pas un pays pauvre. C’est un pays rendu pauvre par la gestion de ses richesses. La consommation de lémuriens par les urbains aisés n’est que le symptôme le plus flagrant d’un système où le court-termisme et l’accaparement l’emportent systématiquement sur l’intérêt général et le long terme. La tâche du gouvernement de transition, et de ceux qui lui succéderont, ne se limite pas à organiser des élections. Elle consiste à briser ce système. À prouver que les immenses potentialités de l’île peuvent enfin bénéficier à ceux qui y vivent. L’alternative est sombre : une lente descente aux enfers écologique et social, ponctuée d’explosions de violence politique de plus en plus fréquentes. Le temps presse. Et les lémuriens, ces sentinelles silencieuses des forêts, disparaissent un à un, victimes de la folie des hommes.

La leçon malgache : un miroir pour la planète



L’histoire de Madagascar dépasse largement le cadre d’une crise politique isolée dans l’océan Indien. Cette île-continent fonctionne comme un microcosme, un laboratoire à ciel ouvert où se jouent, de manière exacerbée, les grands défis du XXIe siècle. La tension entre préservation d’une biodiversité unique et besoins immédiats d’une population en croissance rapide. La lutte contre une pauvreté structurelle dans un contexte de changements climatiques brutaux. La quête d’une gouvernance légitime après des décennies d’instabilité. Madagascar n’est pas une anomalie. C’est un avertissement.



Son isolement biologique, vieux de 88 millions d’années, en a fait un sanctuaire d’espèces uniques. Mais cet isolement économique et politique l’a laissée en marge des grands courants de développement. Aujourd’hui, le monde regarde cette île avec un intérêt mêlé de culpabilité. Les organisations internationales financent des programmes de conservation des lémuriens tandis que les mêmes espèces sont braconnées pour nourrir les enfants ou flatter l’ego des élites. Cette contradiction résume l’impuissance des approches sectorielles. On ne sauvera pas la forêt primaire de Maromizaha sans offrir des alternatives viables aux paysans qui la brûlent pour cultiver du riz. La protection de l’environnement et la lutte contre la pauvreté sont les deux faces d’une même pièce. Madagascar l’illustre avec une cruelle clarté.



"Classé 'pays le moins avancé' par l’ONU, avec 68,4 % de sa population en situation de pauvreté multidimensionnelle en 2021, Madagascar représente le cas d’école des difficultés à concilier urgences humanitaires et objectifs de développement durable." — Rapport, Nations Unies


L’influence culturelle de l’île, elle, rayonne de manière plus subtile. La musique salegy, aux rythmes entraînants, a conquis une partie de l’Afrique. La diaspora malgache en France, au Canada ou à La Réunion maintient des liens puissants avec la terre natale, envoyant des transferts d’argent qui font souvent office de filet de sécurité sociale. La langue malgache, ce trésor austronésien préservé, reste un pilier majeur de l’identité nationale, résistant à la prédominance du français dans l’administration et les affaires. Cette résilience culturelle est peut-être le plus grand atout du pays, la force invisible qui a permis à la société de tenir malgré les effondrements institutionnels répétés.



Les écueils du récit et la dureté des faits



Il est tentant, face à la beauté des paysages et au drame humain, de tomber dans un certain romantisme misérabiliste. Il faut y résister. La première faiblesse des analyses sur Madagascar est souvent ce manque de nuance. Le pays n’est pas un éden perdu peuplé de lémuriens et de villageois souriants. Ce n’est pas non plus un enfer sans issue. C’est un territoire complexe où coexistent des scientifiques de haut niveau dans les labos d’Antananarivo et des enfants qui meurent de faim dans l’Androy. Où des startups technologiques innovent tandis que des ministères fonctionnent encore avec des machines à écrire.



La deuxième faiblesse est la tendance à externaliser les causes de tous les maux. La colonisation française a laissé des séquelles durables, c’est un fait. Les politiques d’ajustement structurel imposées dans les années 80 ont dévasté les services publics. Mais la responsabilité des élites malgaches successives dans la gabegie, la corruption et le clientélisme est écrasante. Le détournement des richesses minières, la spéculation foncière, le pillage des forêts précieuses : ces crimes économiques ont été perpétrés par des nationaux. Pointant uniquement du doigt l’héritage colonial ou la mondialisation, on exonère une classe dirigeante qui a failli à sa mission fondamentale : servir l’intérêt de son peuple.



Enfin, il y a le mythe de la solution magique. L’écotourisme ne sera pas le sauveur. Il emploie peu de monde et reste vulnérable aux chocs externes, comme la pandémie de Covid-19 l’a démontré. L’exploitation minière à grande échelle, si elle n’est pas encadrée par un État fort et intègre, ne fera qu’enrichir une poignée d’individus et aggraver les tensions sociales. L’aide internationale, nécessaire, crée parfois une économie de la dépendance et contourne les institutions locales, les affaiblissant davantage. Il n’y a pas de baguette magique. Seule une accumulation de réformes courageuses, sur le long terme, portée par une volonté politique authentique, pourrait inverser la tendance. Ce leadership, pour l’instant, brille par son absence.



Le gouvernement de transition du colonel Randrianirina est jugé à cette aune. Ses premières déclarations se veulent rassurantes, promettant un retour à l’ordre constitutionnel. Mais le calendrier reste flou. La communauté internationale exige des élections crédibles dans un délai raisonnable, probablement avant la fin de l’année 2026. Les défis sont titanesques : réviser les listes électorales, assurer la sécurité du processus, garantir la liberté de la presse et de rassemblement dans un climat encore tendu. Tout retard sera perçu comme une manœuvre pour conserver le pouvoir.



En parallèle, des événements concrets vont rythmer les prochains mois. La saison des pluies, de novembre 2025 à avril 2026, apportera son lot habituel d’inondations et de cyclones, testant la capacité de réponse d’un État affaibli. La prochaine conférence des donateurs pour Madagascar, prévue traditionnellement au premier semestre 2026, sera un moment de vérité pour le régime de transition. Les bailleurs de fonds conditionneront leur aide à des avancées tangibles sur la feuille de route démocratique. Sur le terrain, la récolte de vanille de mi-2026, pilier des exportations, sera scrutée comme un indicateur de la stabilité dans les zones rurales du Nord-Est.



La poussière rouge des Hautes Terres retombe lentement sur Antananarivo. Dans le marché d’Analakely, la vie a repris son cours bruyant et chaotique. Les vendeurs étalent leurs tubercules, leurs piles de vêtements d’occasion, leurs bassines en plastique. Un groupe d’adolescents discute devant un téléphone, peut-être des dernières manifestations, peut-être d’un match de football. La résilience ordinaire des Malgaches est une force qui échappe à toutes les statistiques. Elle est aussi une malédiction, car elle permet aux puissants de croire que le peuple peut toujours encaisser un peu plus de privations, un peu plus d’injustice. Cette fois, le seuil de tolérance a peut-être été définitivement franchi. L’île rouge, au carrefour de ses héritages et de ses fantômes, regarde vers un avenir qu’elle doit enfin écrire pour elle-même. Le monde, lui, devrait regarder avec attention. L’avenir de Madagascar nous parle aussi du nôtre.